vendredi 17 mars 2017

Benkirane, le coup de grâce



Un autre acte vient de s’inscrire dans les tractations gouvernementales depuis les dernières élections. Il aura suffi que le monarque revienne de sa tournée africaine pour annoncer la décision : limoger Benkirane et le remplacer par Elotmani. Tout cela s’est produit dans un laps de temps très court. Certains ont crié joie, d’autres ont exprimé leur regret, mais essayons de regarder de plus près les facettes de cette décision.

Après concessions, déclarations d’amour et lettres de soumission envoyées par Benkirane au roi, rien n‘y fait. Le chef de gouvernement nommé a été démis de ses fonctions sans aucune réception royale. Qu’on veuille la cacher ou non, c’est une humiliation des plus amères à digérer. Si la constitution défendue par Benkirane lui-même oblige le roi à désigner le chef du gouvernement du parti vainqueur des élections, elle fait fi du cas de l’échec de ce dernier à accomplir cette tâche. Le communiqué du cabinet royal annonçait d’ailleurs que le roi disposait de « plusieurs options constitutionnelles » face à cette situation. Avec ses phrases vagues et inextricables,  cette constitution on peut lui faire dire tout et n’importe quoi. Écrite par une commission royale, toute interprétation adoptée par le roi devient de facto la bonne et la plus utile pour la patrie.

Mais malgré cela Benkirane reste un homme d’exception dans le champ politique marocain. Il sort d’un mandat où les décisions les plus impopulaires ont été prises et réussit à gagner les élections avec plus de voix à son compteur. Il peut offrir à son auditoire les inepties les plus déplacées tout comme les discours les plus poignants. Les figures de l’opposition passent pour des guignols et des pantins devant ses talents d’orateur. Il mélange avec subtilité ruse politique et naïveté simulée. Il s’attaque timidement aux rouages du makhzen tout en lui offrant les plus grandes louanges. Qu’on le veuille ou non, Benkirane est un leader politique incontournable au vu de ce que peut offrir le Maroc.

Cependant la méthode Benkirane n’a pas duré. Il a été évincé par le même roi dont il a défendu les directives avec acharnement et vivacité. Il faut se résigner à la réalité : au-delà de tout blocage politique ou tout autre simulacre, le palais n’acceptera jamais un leader charismatique avec une légitimité populaire grandissante. Pour tous ses loyaux services, c’est une humiliation dont a écopé Benkirane. Lorsqu’on défend le modèle d’un roi commandeur de croyants, un père du peuple à qui revient le dernier mot et dont les paroles sont sacrées, on ne peut guère espérer autre récompense.

On parle d’un certain blocage du pays et d’un arrêt des institutions. Lorsque ces fameuses institutions tournaient à pleine vitesse et que les pions exécutaient les hautes instructions, qu’a-t-on concrètement réalisé ? On a ruiné l’école publique, privatisé les hôpitaux et broyé les marocains dans des bennes à ordure. Même l’intégrité territoriale s’est retrouvée menacée à certains moments … Le pays est non dans un blocage mais dans une régression depuis belle lurette. Il le restera tant que le modèle de gouvernance politique n’est pas réformé. À pouvoir devrait être associé reddition des comptes et responsabilité. Le despotisme éclairé n’est pas un modèle viable pour le développement, c’est une oligarchie qui ne bénéficie qu’à une caste au détriment de tout un peuple.

La réaction du PJD quant à elle est restée diplomatique mais subtilement ouverte à toutes les évolutions. Les sympathisants du PJD attendaient de tenir leur congrès avant la nomination royale, il faut rêver pour voir cela se réaliser. C’est le roi qui décide de qui limoger ou nommer et quand il le souhaite. Voyons ce que les prochains jours vont amener ... Le mérite de cette situation est qu’elle montre encore une fois le vrai visage de la politique marocaine. Verra-t-on le roi au chevet de Benkirane dans quelques années à l’instar d’El Youssoufi ? Seul le temps nous le dira.

lundi 6 mars 2017

L’enseignement marocain, cette bombe à retardement




 Une énième étude sur l’école publique est sortie. Le conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique a découvert que nos lycéens ont un niveau catastrophique : 84% des scientifiques n’arrivent pas à la moyenne en mathématiques, les littéraires éprouvent d’immenses difficultés avec l’arabe et continuent de souffrir avec le français. 9 élèves sur 10 affirment quant à eux vouloir bénéficier de cours particuliers. La conclusion est connue de tous : l’enseignement public agonise.

Cette situation est voulue, souhaitée et planifiée depuis des décennies. Le premier indice qui permet de déceler cela est la stratification de l’enseignement : Aux princes et princesses le collège royal où les camarades sont minutieusement sélectionnés. C’est la future caste qui gouvernera le Maroc. Viennent ensuite les établissements des « missions étrangères » où se succèdent les nantis des grandes métropoles. La classe moyenne, ou ce qu’il en reste, lutte pour intégrer sa progéniture dans des écoles privées qui ne cessent de pousser ici et là. Merci à l’exonération fiscale et aux conditions avantageuses de ce secteur. Arrive en dernière place l’école publique, l’école du makhzen, de la populace. Celle où l’on met ses fils et filles parce qu’on n’a pas le choix. Celle où année après année y réussir et y décrocher un bon diplôme devient un parcours du combattant.

Mais même dans ces conditions là, lorsque le statut de professeur ne jouit plus de l’aura de jadis, lorsque l’élève-enseignant est tabassé et avec quarante élèves dans la classe, certains « fils du peuple » arrivent à accéder au fameux ascenseur social. Mais ils se font de plus en plus rares malheureusement … 

À maintes reprises a-t-on déclaré venir à la rescousse de notre éducation nationale. Entre plans d’urgences, hauts conseils nommés, ministres qui se succèdent ou hautes instructions royales, la situation ne fait qu’empirer. Chaque année les chiffres deviennent plus alarmants. La grève des élèves enseignants ne date que de quelques mois d’ailleurs … Faut-il s’étonner après si un marocain sur quatre ayant entre 15 et 24 ans est au chômage et ne suit ni cours ni formation ? Serait-on vraiment surpris si l’on est un des premiers pays exportateurs de terroristes et de kamikazes de Daech ?

Dans un sujet si critique, le gouvernement islamiste n’a pas lésiné sur les moyens pour enfoncer le clou. Lahcen Daoudi voulait en finir avec la gratuité de l’enseignement supérieur pour les « familles aisées » et Benkirane affirmait à voix haute que l’État ne devrait plus s’occuper de l’éducation et que cette dernière devrait être déléguée au secteur privé. Quelques années après ses déclarations les études montrent qu’uniquement 2% des élèves de l’école publique sont issus de milieux aisés. Il vaut mieux se taire parfois, surtout lorsqu’on ne gouverne pas.

Il faudrait être dupe pour croire à une volonté politique de réforme de l’enseignement. Ce qu’on veut produire au Maroc c’est des sujets soumis et crédules prêts à être galvanisés et transportés dans des camions pour crier « Vive le roi ». Ce qu’on veut c’est des petites mains ouvrières à exploiter dans les fermes et les usines. Ce qu'on veut c’est une classe moyenne endettée, écervelée et nombriliste. Tout ce beau monde sera gouverné par une caste qui pille les ressources de son pays et profite de son dur labeur. On lui jettera des miettes ou on l’embobinera avec des politiciens qui ne cherchent qu’à pérenniser leur rente. Si dans son livre phare Piketty affirmait que l’unique moyen pour rattraper le retard d’un pays est la diffusion du savoir et l’éducation de son peuple, il a préféré ne pas mentionner que dans le cas contraire, ce qu’on récolte, c’est une bombe à retardement.

dimanche 26 février 2017

Au Maroc, démasquer c’est pleuvoir



La situation politique au Maroc peut paraître parfois extrêmement inextricable. On peine à déchiffrer ses us et coutumes malgré toutes les analyses que l’on puisse en esquisser. L’espoir n’est pas perdu pour autant, il suffit d’un événement ou d’un fait-divers pour en déceler un rouage. On a pu se prêter à cet exercice encore une fois lors des récentes averses qui se sont abattues sur Rabat et Salé il y a quelques jours.

            Si ces pluies diluviennes étaient d’un niveau exceptionnel par rapport à la moyenne, je doute fort qu’on puisse les qualifier de catastrophe naturelle. Et pourtant les images captées étaient impressionnantes : routes inondées, tramways et trains à l’arrêt, voitures submergées et maisons évacuées. Le théâtre de ce spectacle désolant est la capitale du royaume où l’on construit un immense théâtre et où un TGV compte transiter … Si c’était une autre ville, on aurait assisté à pire.

            Tout cela amène encore à se poser des questions. Ne pouvait-on guère prévoir cela pour éviter cette situation ou du moins en réduire l’impact ? Qui en est le responsable : Les élus locaux ? Le gouvernement ? Benkirane ? Le roi ? La pluie ?

            C’est depuis belle lurette que le PJD tient les rênes de la gestion de Salé, ville la plus impactée par ces averses. Elle est devenue un fief électoral où le parti de Benkirane réussit un raz-de-marée à chaque élection. Cette durée n’était-elle pas suffisante pour que les élus locaux démontrent leur compétence dans la gestion des affaires publiques ? Ou bien est-ce encore les forces obscures qui ont frappé et entravé le bon fonctionnement des réseaux d’assainissement ? Si l’on était dans un autre pays que le Maroc, il aurait été plus facile de parler de reddition des comptes et de flageller le conseil de la ville. Mais encore une fois, même pour une averse, la chose est compliquée.

            La responsabilité de cet échec flagrant de la gestion publique incombe à deux parties : les responsables élus et ceux nommés par le roi. Les walis détiennent un pouvoir non négligeable sur la gestion des collectivités territoriales. Leurs prérogatives leurs permettent même de bloquer leurs budgets. Rabat a d’ailleurs vécu cet épisode récemment. Si en plus de cela un wali peut interdire à un maire d’assister à la fameuse cérémonie d’allégeance, ce haut-fonctionnaire ne peut-il pas s’immiscer dans la gestion des collectivités et des grands projets qui y sont tenus ? Le constat est bien connu : l’élu n’a pas et n’aura jamais la liberté d’appliquer le programme auquel il s’est engagé auprès de ses électeurs, si programme il y a bien sûr. Celui-ci est susceptible de changer à la guise de l’humeur du wali et de ses subordonnés. Allons plus loin. Le roi lui-même peut intervenir dans des affaires de gestion locale des villes : rappelons-nous de son discours sur le « déficit de la gouvernance » de Casablanca tenu depuis … le parlement. L’épisode du showroom de la CGI, qui s’est vu démolir en un clin d’œil, nous interpellera également sur la réactivité extrême aux « colères royales ».

            Alors le PJD est innocent et c’est la faute au roi et à ses walis ? Cela aurait été bien facile à dire. En acceptant de jouer le jeu et d’entamer des « réformettes », le PJD entérine la situation actuelle et lui confère une légitimité populaire avec sa base électorale. Oui ce parti assume aussi sa part de responsabilité. S’il ne gouverne pas, ne proteste pas quand on le prive d’exercer ses prérogatives et qu’il vient enjoliver la situation actuelle, ne se transformera-t-il pas en un parti de rentiers et de beaux parleurs ? Avec toute la bonne volonté du monde, peut-on être maire d’une ville et cumuler d’autres responsabilités politiques ? Durant cela de l’argent est toujours dilapidé et les villes continuent de se dégrader …

            Théodore Steeg, résident général au Maroc et successeur de Lyautey affirmait qu’ « Au Maroc, gouverner c’est pleuvoir ». Si cet adage reste encore d’actualité avec notre économie après plus d’un siècle, on pourrait aussi affirmer que démasquer c’est pleuvoir. Démasquer un système désuet où il n’y a aucune reddition des comptes, démasquer de l’amateurisme à la gestion des affaires publiques, démasquer un statu quo nauséabond qui enfonce le pays dans la mauvaise gouvernance et surtout démasquer que rien ne change au Maroc. Après tout, c’est la faute à la pluie.